Après les collèges, c’est au tour des lycées : l’interdiction du téléphone portable entre officiellement en vigueur à la rentrée prochaine, en application de la loi promulguée en début de semaine par Emmanuel Macron — un texte amputé de sa mesure phare sur l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans, censurée par le Conseil constitutionnel. Sur France 24, Jean-Rémi Girard, professeur de français et président du SNALC, pointe un calendrier intenable, une application très inégale selon les établissements, et une mesure qui ne s’attaque qu’à une petite partie du problème : l’addiction aux écrans se joue surtout en dehors des grilles du lycée.
Jean-Rémi Girard, professeur de français et président du SNALC (Syndicat national des lycées, collèges, écoles et du supérieur), est l’invité de France 24 le 26 août 2026.
Une interdiction annoncée, mais un calendrier intenable
France 24 : Après les collèges, c’est au tour des lycées. L’interdiction du téléphone portable entrera bien en vigueur à la rentrée pour tous les lycéens français, c’est-à-dire la semaine prochaine. Le texte de loi, amputé de sa mesure phare sur l’interdiction des réseaux sociaux, a été promulgué en début de semaine par le chef de l’État Emmanuel Macron. On va en parler avec notre invité Jean-Rémi Girard, professeur de français dans un lycée d’Asnières-sur-Seine, président du SNALC. Jean-Rémi Girard, bonsoir, merci beaucoup d’être avec nous sur France 24. D’abord, est-ce que cette interdiction, c’est une bonne nouvelle ?
Jean-Rémi Girard : C’est important de faire passer le message parce que nos jeunes sont vraiment beaucoup devant les écrans — ils commencent d’ailleurs à s’en rendre compte eux-mêmes. L’addiction aux écrans, c’est un phénomène de société très grave, pas seulement chez les jeunes. Mais les jeunes sont en construction et n’ont pas forcément les mêmes armes. Est-ce que ça va changer grand-chose ? Ce n’est pas certain, parce qu’il va falloir déjà que tous les lycées mettent à jour leur règlement intérieur, puisqu’il n’est pas adapté.
France 24 : Pour que cette interdiction soit effective, il faut que chaque lycée change son règlement intérieur avant la rentrée ?
Jean-Rémi Girard : Avant la rentrée, c’est impossible, déjà puisque la rentrée est dans quelques jours, et que pour changer le règlement intérieur, il faut un conseil pédagogique, un conseil d’administration. On ne fait pas ça d’un claquement de doigts, il y a une démocratie à l’intérieur de l’établissement.
France 24 : Donc quand le gouvernement dit que ça sera effectif dès la rentrée, c’est impossible concrètement ?
Jean-Rémi Girard : C’est pour ça que le calendrier était problématique, et on le dit au SNALC : on risque d’avoir des chefs d’établissement, des personnels qui ne sauront pas trop sur quel pied danser au moment d’accueillir les élèves, et on risque même de changer le fonctionnement en cours d’année. Les lycées ont quand même une grande différence par rapport aux collèges, et c’est pour ça que cette interdiction ne va peut-être pas avoir tout à fait les mêmes effets : pendant les récréations, pendant la pause méridienne, les lycéens sortent du lycée.
Sur le terrain, une application inégale et compliquée
France 24 : Parce que là, il y a déjà une interdiction dans les classes pendant les cours.
Jean-Rémi Girard : Oui, bien sûr, moi-même j’enseigne en lycée : le téléphone est interdit, l’utilisation du téléphone est interdite pendant les cours. Je le fais mettre dans des petites pochettes à l’entrée de la salle de classe et les élèves l’acceptent très bien. Mais effectivement, c’est surtout dans les couloirs, la cour de récréation — c’est tous ces moments-là. En réalité, l’école est probablement le lieu où les élèves sont le moins devant leur téléphone portable, et finalement, en ne ciblant que les écoles, on essaie de faire quelque chose — c’est déjà mieux que rien — mais on ne règle pas toutes les problématiques sur l’utilisation à l’extérieur de l’école, à la maison, jusqu’à très tard le soir. D’après mes élèves eux-mêmes, jusqu’à 3h ou 4h du matin.
France 24 : Et c’est compliqué de mettre un surveillant derrière chaque élève, puisque cette interdiction concernerait surtout les pauses entre les cours.
Jean-Rémi Girard : Oui, c’est l’autre difficulté : les lycées sont souvent des structures très grandes, parfois avec des parcs à l’intérieur, plusieurs bâtiments. On a extrêmement peu d’assistants d’éducation, les surveillants, dans les lycées. Donc c’est bien beau d’interdire, mais est-ce qu’on va réussir à faire respecter cette interdiction ? Rien n’est moins sûr. En tout cas, il va y avoir de grandes discussions dans les lycées, ne serait-ce que pour savoir ce qu’on va mettre dans le règlement intérieur, parce que la loi laisse la possibilité d’autoriser l’utilisation dans certains lieux ou pour certains usages.
France 24 : Donc en fait, ça pourrait être différent dans chaque lycée.
Jean-Rémi Girard : Mais c’est déjà le cas, en fait, c’est déjà différent dans chaque lycée. Et finalement, si on s’en tenait à la lettre absolue de la loi, on pourrait imaginer un règlement intérieur qui ne change absolument rien à ce qui se passe dans le lycée, puisqu’on pourrait l’autoriser dans les couloirs, dans la cour. Ça va nous faire tous réfléchir collectivement : c’est peut-être le moment de prendre le problème un peu plus à bras-le-corps. Mais une fois encore, on a toujours cette double problématique : un, la surveillance et la vérification que c’est respecté ; deux, le fait que les lycéens peuvent rallumer le téléphone à l’extérieur du lycée, c’est-à-dire pendant toutes les pauses.
Addiction aux écrans : au-delà de l’école, un enjeu familial
France 24 : Et donc de l’addiction aussi, vous en parliez — aux écrans, une addiction plus globale, notamment provoquée par l’usage des réseaux sociaux. Vous déplorez que le Conseil constitutionnel ait censuré l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans ? C’était une des mesures phares de la loi.
Jean-Rémi Girard : Ce n’est pas le rôle du SNALC de juger de l’application de la Constitution. Nous, on pensait qu’il y avait des faiblesses — ça allait dans le bon sens, mais on pensait qu’il y avait des faiblesses. On imagine donc que ça va être retravaillé, notamment sur les questions de liberté, et sur le rôle des familles, puisque la loi empêchait finalement les parents d’autoriser certaines choses à leurs enfants. Mais une fois encore, le travail est à faire auprès des élèves, mais aussi auprès des parents. Or l’Éducation nationale, nous, on s’occupe des enfants, on ne s’occupe pas des parents : on les accueille, on dialogue avec eux, mais au sujet de leurs enfants. Là, je crois qu’il y a tout un travail à mener, non seulement en termes de communication, mais de sensibilisation des adultes. Et ça, ce n’est pas l’Éducation nationale qui pourra le faire toute seule.
France 24 : Et quelle est la position des élèves que vous côtoyez par rapport à cet usage du téléphone portable au sein des établissements ? Est-ce qu’ils comprennent que ce n’est pas possible d’utiliser son téléphone pendant un cours, et même plus généralement au sein d’un établissement ?
Jean-Rémi Girard : J’ai eu des échanges avec mes élèves l’an dernier sur ce sujet, justement — c’est l’avantage de la littérature, on peut traiter de plein de choses et de sujets de société au passage. C’est très varié, il n’y a pas un profil d’élève, mais beaucoup se rendent compte de leur addiction. C’est même un peu triste, je dirais, c’est assez touchant en réalité, ces élèves qui se rendent compte qu’ils n’arrivent pas à s’arrêter. Et je pense qu’on l’expérimente nous-mêmes, les adultes : scroller, c’est très très facile. Imaginez chez un élève de 14, 15, 16 ans.
France 24 : On imagine que sur des cerveaux plus jeunes, ça peut avoir un effet.
Jean-Rémi Girard : Ils s’en rendent compte. C’est aussi maintenant quelque chose qui leur permet de faire communauté, c’est-à-dire qu’ils partagent : si vous n’êtes pas sur les réseaux, vous risquez d’être exclu du groupe, exclu des autres élèves, quand bien même ils sont juste à côté de vous. Donc on est sur quelque chose de beaucoup plus complexe qu’on ne le pense. Ce n’est pas parce qu’on va l’interdire à l’école que les réseaux sociaux vont disparaître et que les pratiques vont s’arrêter. Et dans ces pratiques, il y a le harcèlement.
Harcèlement scolaire : un problème qui déborde des grilles de l’établissement
France 24 : Le harcèlement, justement, j’allais l’évoquer. Dans cet usage des réseaux sociaux, notamment par les jeunes, il y a ces risques de harcèlement scolaire qui sont très importants. On a vu des cas dernièrement qui ont même poussé certains élèves au suicide.
Jean-Rémi Girard : Oui, c’est pour ça qu’au SNALC, on trouve que l’expression « harcèlement scolaire » est aujourd’hui presque dépassée. Il y a du harcèlement dans les écoles, les collèges et les lycées, et on lutte contre, avec notamment les questionnaires que tous les élèves remplissent désormais. Et on rappelle que les adultes sont là pour recueillir la parole. Mais en fait, le harcèlement ne s’arrête pas aux grilles des écoles, des collèges et des lycées : il continue après, le soir, le week-end, pendant les vacances. Et ça, nous, on est absolument impuissants, parce qu’on n’est pas dans l’enceinte de l’établissement scolaire. On se rend compte que le harcèlement scolaire est en fait souvent plus présent à l’extérieur de l’école que dans l’établissement, où il y a beaucoup d’adultes et où on peut encore intervenir. Mais une fois les grilles franchies, tout est laissé à la liberté de chacun, et les dérapages sont très nombreux.
L’école, otage de la campagne présidentielle
France 24 : Les dérapages sont nombreux. L’école se retrouve au cœur de la campagne présidentielle. On a vu plusieurs candidats faire des propositions, notamment sur la rémunération des enseignants, mais pas seulement. C’est une bonne nouvelle que l’école soit au cœur des débats aujourd’hui ?
Jean-Rémi Girard : Non, parce qu’elle était déjà au cœur des débats en 2022, où tout le monde voulait déjà augmenter notre salaire — on avait même une candidate qui voulait le doubler, c’était merveilleux. Voilà, c’est la rentrée, les gens se sont dit : tiens, on va parler de l’école, ça fait joli dans le paysage. On sait très bien qu’une fois que quelqu’un sera aux commandes, après les présidentielles et d’éventuelles législatives, on se dira qu’il y a le budget, qu’il y a ceci, qu’il y a cela. On bidouillera les chiffres pour arriver à peu près à la promesse, sans y arriver. Pour nous, c’est du vent, en réalité. Si on veut s’occuper de l’école, il va falloir, à un moment, travailler avec les personnels de l’Éducation nationale, avec leurs représentants. On est dans une crise des recrutements, une crise de vocations, une crise de l’école inclusive. Les enseignants ne recommandent plus leur métier. Je crois que ce ne sont pas deux ou trois annonces de candidats qui vont changer fondamentalement les choses.
Jean-Rémi Girard : Il faut arrêter aussi le concours Lépine des solutions toutes faites — plus d’autorité au local, plus d’autonomie, plus ceci, plus cela. À un moment, on meurt aussi des réformes perpétuelles dans l’Éducation nationale.
Et une partie des candidats sont eux-mêmes directement responsables de cette dégradation.
France 24 : Merci beaucoup, Jean-Rémi Girard, merci d’avoir été notre invité ce soir sur France 24 pour revenir sur cette interdiction des portables dans les lycées en France.




