Le temps organise la vie collective : il fixe le rythme de la société, hiérarchise les priorités et impose son rythme à ceux qui nous dirigent. Le temps d’un mandat présidentiel, le temps d’un ministre, le temps politique pousse les responsables à agir dans l’urgence pour laisser leur empreinte sous la forme d’une réforme marquante avant que leur mandat ne s’achève.
C’est ainsi que, sur le terrain, les dispositifs, les chantiers, les expérimentations se multiplient. De nouvelles mesures ou pratiques sont, chaque année, imposées dans les classes sans avoir été suffisamment pensées, discutées ou préparées, faute de temps. Au bas de l’échelle, là où le temps est compté, là où il est le plus précieux, à savoir dans la classe, les nouvelles missions des professeurs s’accumulent et viennent s’ajouter aux anciennes.
Or, le temps de classe n’est pas extensible et sa gestion s’avère de plus en plus compliquée. L’enseignant doit en effet, non seulement faire face aux imprévus qui rythment la vie scolaire, mais aussi adapter sa mission à chaque nouveauté ministérielle et consacrer un temps non négligeable à en expliquer les tenants et les aboutissants aux parents, aux élèves, etc. Chaque annonce expose le professeur des écoles, seul dans sa classe, à un lot de problèmes concrets, que nos décideurs ont été incapables d’anticiper.
La contrainte la plus fastidieuse de l’enseignant est de réussir à trouver du temps dans une semaine où il n’y en a plus. Or, le temps de l’enfant, lui, ne change pas. Apprendre demande du temps. Grandir demande du temps. Comprendre demande du temps. Et c’est bien là toute l’absurdité de la situation : les professeurs sont écartelés entre deux temporalités inconciliables, le temps politique et le temps de l’enfant.
Pour tenter d’y parvenir au mieux sans jamais y arriver, le professeur use de son propre temps, souvent sans compter. Selon la DEPP, un professeur des écoles travaille en moyenne 44 heures par semaine en période de classe, auxquelles s’ajoutent environ 31,7 jours de travail cumulés pendant les vacances scolaires, soit près de 1 727 heures par an. L’épuisement de la profession n’a donc rien d’un mythe. Et avec le temps, va, tout s’en va : la patience, la motivation, le sens du métier, mais aussi l’efficacité de l’enseignement. On peut toujours demander à un enseignant d’enseigner plus vite et de « rattraper le temps », mais imaginer qu’un enfant puisse apprendre plus vite parce que l’institution l’exige relève de l’absurde.
Alors cessons de nous interroger sur les causes des mauvais résultats révélés par les enquêtes Pisa et autres évaluations internationales. Cette année, notre ministre cible les réseaux sociaux. Rien de nouveau. D’autres ministres, avant lui, ont eux aussi invoqué des causes extérieures à l’institution ─écrans, familles, contexte social, crise sanitaire ou héritage du passé─ leur permettant ainsi d’atténuer la responsabilité des politiques éducatives menées.
Il est temps de redonner du temps aux professeurs pour leur vraie mission. Trop de tâches annexes, trop de sollicitations, trop de responsabilités, trop de complexité inutile éloignent les enseignants du cœur de leur métier. Le jour où l’enseignant retrouvera le temps d’enseigner, les élèves retrouveront le temps d’apprendre. Et alors, peut-être, l’École (« au cœur ») retrouvera-t-elle aussi sa place, son sens et ses valeurs. L’École est à reconstruire, il est plus que temps de réagir.
Article publié dans la revue du SNALC Quinzaine universitaire n°1517-École du 2 octobre 2026





