Jean-Rémi Girard, président du SNALC, est interviewé sur Slate le 07 janvier 2026.
Le 30 novembre 2022, OpenAI lançait officiellement son moteur ChatGPT, un agent conversationnel fondé sur l’intelligence artificielle (IA). Cinq jours après sa mise en ligne, le chatbot atteignait un million d’utilisateurs. Deux mois plus tard, en janvier 2023, il franchissait le seuil des 100 millions, soit un record de croissance pour une appli grand public sur internet. Aujourd’hui, ChatGPT s’est imposé comme un outil du quotidien, revendiquant près de 800 millions d’utilisateurs actifs hebdomadaires. Les jeunes générations en sont particulièrement friandes. En France, 90% des élèves de seconde déclarent y avoir recours pour effectuer leurs devoirs.
Si les études consacrées à l’impact de cette assistance virtuelle dans le champ éducatif demeurent rares, les premiers travaux esquissent un tableau contrasté. En mai 2025, une étude chinoise publiée dans la revue Nature a montré qu’utilisés à bon escient, les chatbots peuvent faciliter certains apprentissages. Un an plus tôt, dans la revue Applied Sciences, des chercheurs slovènes ont conclu que l’usage régulier de ChatGPT pour les devoirs réduisait la capacité des élèves à accomplir seuls des tâches similaires.
Par ailleurs, une étude allemande publiée en novembre 2024 dans la revue Computers in Human Behavior a exploré l’impact de l’utilisation des grands modèles de langage (LLM) en substitution des moteurs de recherche traditionnels. Résultat: la charge cognitive des étudiants qui effectuent leurs recherches par le biais de ChatGPT diminue durant la tâche, mais la pertinence de leur raisonnement s’en trouve amoindrie.
«La littérature empirique sérieuse concernant les effets de l’utilisation de l’IA dans l’éducation est très rare, note André Tricot, professeur de psychologie cognitive à l’université Paul-Valéry de Montpellier (Hérault). Le temps de la recherche expérimentale est long et l’IA se développe extrêmement vite. Mesurer l’impact de l’IA sur l’attention des lycéens reste difficile et dépend de nombreux facteurs.» De leur côté, les enseignants remarquent déjà certains effets notoires.
«Il y a clairement un avant et un après l’arrivée de l’IA. Cela se voit dans les devoirs et les exposés préparés à la maison. Je trouve des erreurs absolument gigantesques et une manière d’écrire qui ne correspond pas aux élèves», témoigne Jean-Rémi Girard, professeur de français à Asnières-sur-Seine (Hauts-de-Seine) et président du Syndicat national des lycées, collèges, écoles et du supérieur (Snalc). Ce constat est partagé par Blandine Coudert, enseignante en histoire-géographie à Tours (Indre-et-Loire), dont les élèves se servent de l’IA pour préparer leur grand oral. «En classe, certains lisent l’exposé généré par ChatGPT, sans en maîtriser tous les termes. Mes questions ne concernent plus le fond, mais sont un moyen de vérifier si l’élève comprend ce qu’il dit.»
L’Éducation nationale s’est déjà emparée du sujet. En juin 2025, elle a publié son «cadre d’usage de l’IA» dans l’éducation, un document qui fixe les grandes lignes d’une utilisation responsable de cette technologie. Dès janvier 2026, tous les élèves du second degré (collège et lycée) accèderont à un parcours de sensibilisation à l’IA, sur la plateforme PIX, l’outil de modules en ligne qui vise à développer les compétences numériques. À partir d’une évaluation des connaissances de l’élève, le dispositif propose un programme de formation personnalisé, abordant notamment les enjeux liés à l’IA et son fonctionnement, les bases du prompting ou encore les impacts environnementaux.
Pour les spécialistes, l’éducation à l’IA doit reposer sur trois piliers: comprendre le fonctionnement des outils, développer un savoir-faire –savoir formuler une requête pertinente, utiliser l’outil à bon escient– et interroger les dimensions éthiques, sociales et économiques. Utilisée de manière réfléchie, l’intelligence artificielle peut devenir un levier d’apprentissage. «Une étude que nous avons menée à Bordeaux montre qu’il est possible d’en faire un usage intelligent, souligne André Tricot. En utilisant ChatGPT après avoir réalisé eux-mêmes le travail, par exemple pour améliorer un texte, les étudiants progressent.» Avec ChatGPT, les élèves accèdent désormais à des retours sur des questions ouvertes ou mal définies, ce qui était difficilement réalisable avec les outils numériques précédents.
Interroger ChatGPT, un réflexe
Reste que, pour de nombreux élèves, le recours à l’IA est devenu un réflexe, nous rapporte le ministère de l’Éducation nationale qui identifie plusieurs limites: «L’IA génère une illusion de compréhension et d’humanité en fournissant des réponses plausibles, mais pas toujours exactes ou contextualisées, ce qui peut réduire l’esprit critique et la capacité à croiser les sources, voire le discernement nécessaire pour analyser les réponses.» Les lycéens privilégient souvent des requêtes simplistes au détriment d’une démarche de recherche structurée. Avec, en toile de fond, le risque d’une dépendance passive à ces outils.
De l’autre côté des pupitres, les enseignants s’adaptent. En juillet 2024, une étude estonienne révélait que 49% des professeurs avaient modifié leurs pratiques d’enseignement avec l’avènement de l’IA, principalement en réduisant les devoirs à la maison et en développant des activités favorisant la pensée critique. Les données de l’Institut de technologie du Massachusetts (MIT) corroborent ces résultats.
En France, 56% des enseignants souhaitent être formés à l’IA, selon les chiffres publiés en août 2025. Un plan national de formation est proposé depuis la rentrée 2025. Cependant, il ne fait pas l’unanimité. «Derrière les grands plans de formation annoncés, il ne se passe pas grand-chose», regrette Jean-Rémi Girard. Le professeur francilien dit s’appuyer davantage sur ses connaissances personnelles lorsqu’il aborde ces questions en classe.
Vers une utilisation plus encadrée de l’IA à l’école?
Face à une utilisation toujours plus importante de l’IA par leurs élèves, le corps enseignant s’organise. Le collectif Éducation numérique raisonnée, qui regroupe des professeurs et personnels de direction, a contribué aux travaux parlementaires sur la prévention de l’exposition excessive aux écrans. Il défend plusieurs mesures comme le droit à la déconnexion des élèves, un usage numérique comme objet d’enseignement plutôt que comme moyen et une approche plus critique de l’IA. Blandine Coudert a rejoint le collectif en mai 2024, quelques mois après sa création, avec l’envie d’alerter sur les effets observés en classe: «Les jeunes perdent confiance face aux IA génératives et aux technologies qui semblent tout faire mieux qu’eux.»
Selon la professeure d’histoire-géo tourangelle, le recours massif à ChatGPT freine le développement de certaines compétences. «Les élèves ont de plus en plus de mal à lire des textes longs et ils se découragent rapidement, relève-t-elle. L’IA est utilisée comme une béquille qui penserait à leur place.» La solution prônée par le collectif: prendre de la distance avec le numérique, au moins partiellement.
Même son de cloche du côté du Syndicat national des lycées, collèges, écoles et du supérieur (Snalc) qui appelle à une introduction progressive des technologies dans l’éducation. «C’est important que les élèves soient capables d’agir sans ces outils, avec un esprit critique et en connaissance de cause», insiste son président Jean-Rémi Girard.
Une solution «made in France» pour accompagner les lycéens
Si les risques liés à l’IA sont pointés du doigt par la communauté enseignante, des initiatives émergent pour proposer des outils mieux adaptés au second degré. C’est le cas de BiblioOnDemand, une start-up qui a développé sa propre IA dédiée au secteur éducatif. La solution est déployée depuis l’automne 2025 dans tous les lycées publics de Nouvelle-Aquitaine et de Bretagne. Le modèle a été entraîné exclusivement sur les contenus de France 24, de Radio France et de RFI.
«BiblioOnDemand est né à la suite d’un constat: les élèves accèdent de plus en plus à la connaissance par la vidéo ou l’audio, plutôt que par l’écrit», indique Marie-Delphine Foudriat, créatrice et dirigeante de la jeune pousse. L’outil fournit ainsi des réponses concises et adaptées au langage des lycéens et cite systématiquement ses sources. Objectif: encourager l’élève à regarder ou écouter les contenus médiatiques qui ont inspiré la réponse.
Pensée comme une aide à l’apprentissage, cette IA reconnaît lorsqu’elle ne sait pas et n’automatise pas la production de devoirs. «Pour une dissertation, par exemple, notre outil propose des axes et donne le chemin, mais ne rédige pas. C’est à l’élève de creuser et de fournir le travail», précise l’entrepreneuse. Les premiers retours des professeurs documentalistes, d’histoire ou de français sont jugés encourageants: ils saluent un outil sécurisé et compatible avec les exigences pédagogiques.
Entre promesses technologiques et risques d’utilisation excessive, l’intelligence artificielle s’impose désormais comme un enjeu central de l’école en France. L’avenir détaillera la manière dont la communauté éducative choisira de s’en saisir… ou de s’en protéger.




