
Alors que la rentrée scolaire 2025 s’annonce sous le signe de l’incertitude, Jean-Rémi Girard, professeur de français et président du SNALC, dresse un constat alarmant : classes surchargées, désengagement des enseignants, manque de concertation et projets ministériels mal préparés. Entre baisse démographique, restrictions budgétaires et promesses d’IA coûteuses, le métier d’enseignant perd de sa attractivité. Pourtant, de nouveaux professeurs arrivent, portés par une vocation familiale ou citoyenne. Un moment de tension, mais aussi d’espoir, pour une école en quête de reconnaissance.
Jean-Rémi Girard, président du SNALC, est l’invité de Francebleu le 28 août 2025.
Francebleu – Wendy Bouchard
Nous accompagnons la rentrée scolaire en cette période mouvementée. Comment l’école peut-elle rester un sanctuaire à l’abri des conflits sociaux et des horizons politiques bouchés ? Demain, les enseignants reprennent le travail. Lundi, 12 millions d’élèves retrouveront leurs écoles, collèges et lycées.
Vous êtes notre guide dans tout cela. Bonjour Jean-Rémi Girard.
SNALC – Jean-Rémi Girard
Bonjour Wendy Bouchard. Professeur de français au lycée, président du SNALC — le Syndicat national des lycées, collèges, écoles et du supérieur.
Francebleu – Wendy Bouchard
C’est demain la rentrée pour vous. D’abord, à titre personnel : comment l’abordez-vous ?
SNALC – Jean-Rémi Girard
Plutôt bien. J’ai la chance d’être sur un poste fixe : je sais où je vais enseigner, quelle classe j’aurai, ce qui n’est pas le cas de tous mes collègues. Je retrouve des collègues que je connais. Il y aura donc une certaine sérénité.
Mais comme chaque année, de nombreuses annonces nous tombent dessus. Il va falloir faire le tri.
Francebleu – Wendy Bouchard
Justement, hier, Elisabeth Borne tenait sa conférence de presse au ministère. Une rentrée, selon les syndicats, dans un calme relatif… mais peut-être avant la tempête. Le contexte est budgétaire tendu. Si l’Éducation nationale a échappé à la suppression de 4 000 postes cette année, les syndicats redoutent des coupes drastiques l’an prochain : jusqu’à 6 000 ou 7 000 postes en moins.
Et pourtant, les enseignants réclament un allégement des effectifs : avec plus de 21 élèves par classe en primaire, la France reste au-dessus de la moyenne européenne, qui est de 19.
C’est bien ce que vous redoutez, Jean-Rémi ? Une rentrée en sursis ?
SNALC – Jean-Rémi Girard
Bien sûr. D’un côté, aucune visibilité : la situation politique est instable. De l’autre, on entend partout qu’il faut se serrer la ceinture, faire des économies, ne pas remplacer un fonctionnaire sur trois.
Dans l’Éducation nationale, ce n’est pas la première fois qu’on vit cela. Chaque fois, cela s’est traduit par des classes plus chargées, un métier moins attractif. Et comme il ne l’est déjà pas aujourd’hui, on n’aborde pas cette rentrée avec beaucoup d’optimisme.
Francebleu – Wendy Bouchard
Justement, un autre syndicat, l’UNSA, a publié des chiffres assez alarmants : la moitié des enseignants envisagent de changer de métier, un tiers souhaitent quitter le public pour le privé. Ces chiffres vous paraissent fous ou crédibles ?
SNALC – Jean-Rémi Girard
Malheureusement, ils ne me paraissent pas fous. Au SNALC, on a mis en place depuis plus de dix ans un dispositif, mobi-SNALC, pour travailler la mobilité et le bien-être, y compris pour quitter l’Éducation nationale. On s’est rendu compte, en tant que syndicat, que c’était une demande de plus en plus fréquente. Ça ne veut pas dire que les collègues vont tous sauter le pas, mais nous sommes de plus en plus confrontés à des collègues qui essayent de monter une auto-entreprise pour avoir une porte de sortie si vraiment ils n’en peuvent plus, pour chercher tous les moyens d’obtenir des ruptures conventionnelles, des mobilités au sein de la fonction publique ou dans le privé.
Francebleu – Wendy Bouchard
Pourtant, il y a aussi des belles énergies. En Manche, une cinquantaine de nouveaux enseignants ont été accueillis. Candice, par exemple, va enseigner à Granville. C’est un métier de famille pour elle.
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Francebleu – Wendy Bouchard
Jean-Rémi, ces idées reçues, ces fantasmes, il faut sans cesse les combattre, non ?
SNALC – Jean-Rémi Girard
Oui, ça reste tenace. Mais ça évolue. On a enfin réussi à objectiver les choses, notamment grâce aux enquêtes du ministère : les enseignants travaillent en moyenne 42 à 43 heures par semaine. Loin du mythe des 18 ou 24 heures.
Quant à l’enquête sur le “bien-être”, on devrait plutôt l’appeler enquête sur le “mal-être“ : les enseignants, comme les AESH, ont une vision de plus en plus négative de leur métier. Ils ne se sentent ni reconnus ni rémunérés à la hauteur de leur importance sociale.
Francebleu – Wendy Bouchard
Quand vous entendez la ministre Elisabeth Borne dire : “Pourquoi ne pas utiliser l’intelligence artificielle pour aider les profs à préparer les cours ?”, comment réagissez-vous ?
SNALC – Jean-Rémi Girard
Je fatigue, Wendy Bouchard. L’IA, c’est un vrai sujet. Mais il faut être formé, et on ne l’est pas. On nous promet de la formation continue ? Elle est inexistante. Ma dernière remonte à plusieurs années. Et maintenant, on nous propose des sessions à 17h30, le jeudi, à distance… Les meilleures conditions pour apprendre !
Si on recrute des enseignants, c’est qu’on suppose qu’ils savent enseigner et préparer des cours. Certains utilisent l’IA, comme tout le monde : pour une bibliographie, une idée de plan… Mais on ne va pas préparer des cours entiers avec.
Et pourquoi dépenser 20 millions d’euros pour une IA “éducation nationale” payée par le ministère, alors que des outils performants existent déjà gratuitement ? En période de restriction budgétaire, ce n’est pas sérieux.
Francebleu – Wendy Bouchard
On vous sent peu écouté. Chaque annonce semble tomber du ciel. Est-ce bien cela ?
SNALC – Jean-Rémi Girard
Oui. Soit on a de petites réunions mais c’est pour nous présenter ce qui va être fait, les décisions sont déjà prises, soit on les découvre le jour de la conférence de presse.
Par exemple, hier, on a appris que les changements sur le contrôle continu au bas… trois jours avant la rentrée ! Le Ministère n’a pas conscience que l’on travaille, que l’on prépare. On ne change pas les règles du jeu pour les enseignants, les élèves et les familles à la dernière minute.
Si on veut en discuter, prenons le temps de faire des constats, d’analyser. Parce que ce qui est proposé, en plus, ne règle aucun des problèmes.
Francebleu – Wendy Bouchard
Vous rencontrez régulièrement les ministres, non ?
SNALC – Jean-Rémi Girard
Ça dépend des ministres. Elisabeth Borne est, de loin, la pire en matière de dialogue social. À son arrivée, elle n’a pas pris l’initiative de rencontrer les syndicats, c’est une première. C’est nous qui avons dû solliciter une audience… qui a eu lieu trois mois après sa prise de fonctions. Et depuis, silence radio. Elle semble faire peu de cas des organisations syndicales. Elle semble découvrir le fonctionnement du ministère six mois après son arrivée. C’est dommage.
Francebleu – Wendy Bouchard
Et cette épreuve anticipée de mathématiques en première ? Une bonne chose pour redonner de la valeur aux filières scientifiques ?
SNALC – Jean-Rémi Girard
Elle ne tombe pas du ciel : elle répond à une demande de Sciences Po, qui veut des épreuves anonymes pour Parcoursup. Mais le programme est très réduit, et elle ne concerne pas les spécialités mathématiques.
Oui, il faut encourager les filles en maths — mais pourquoi pas un plan “garçons en français” ? J’ai quasiment que des filles dans mes classes. Ce sont des questions de société bien plus larges. Et je rappelle : on n’arrive pas non plus à recruter des professeurs de français.
Francebleu – Wendy Bouchard
Tenons-nous au courant de ces avancées au cœur de cette école si chère à votre cœur.
Bonne pré-rentrée, cher Jean-Rémi Girard. Et bon anniversaire — vous m’avez glissé que c’était aussi une belle date pour vous demain.
SNALC – Jean-Rémi Girard
Merci beaucoup. Bonne rentrée à tous.
