Alors que plus de 500 lycées étaient encore bloqués ce matin, Jean-Rémi Girard soutient les revendications des lycéens, qu’il porte depuis des années, mais appelle les enseignants à la prudence face aux violences. Pour le président du SNALC, la feuille de route de Sébastien Lecornu relève de la communication : sans remplaçants ni budget, rien de concret. Il appelle les politiques à un consensus pour l’école.
France 2 – Journaliste : Plus de 500 lycées devraient toujours être bloqués ce matin. Bonjour Jean-Rémi Girard.
SNALC – Jean-Rémi Girard : Bonjour.
France 2 – Journaliste : Merci d’être avec nous ce matin. Vous êtes enseignant à Asnières-sur-Seine et président du syndicat national des lycées et des collèges. Allez-vous participer aux manifestations demain à côté des lycéens ?
SNALC – Jean-Rémi Girard : Alors moi, non. Nous, au niveau de notre syndicat, le SNALC, on préfère appeler nos collègues à la prudence. Ça peut être une journée, on espère qu’elle va bien se passer, mais ça peut être aussi une journée compliquée. On est beaucoup à avoir assisté à des choses parfois très violentes. On a plus de 80 personnels de l’Éducation nationale qui ont été blessés. Donc c’est une situation extrêmement compliquée, extrêmement imprévisible.
France 2 – Journaliste : Mais on a vu des professeurs qui faisaient une chaîne humaine juste devant les élèves, face aux forces de l’ordre. On en a vu aussi qui ont été agressés par des manifestants, notamment un collègue aspergé d’essence à La Ciotat. Vous ne pouvez pas, pour certains d’entre vous, assurer les cours. Est-ce que vous êtes un peu les victimes collatérales de cette colère en ce moment ?
SNALC – Jean-Rémi Girard : On est au milieu, et on est aussi quelque part très agacés, parce que dans les revendications des lycéens, il y a beaucoup de choses qu’on dit depuis des années et des années et des années. L’école ne va pas bien, l’école est en crise, ce n’est pas nouveau. C’est un peu fou qu’on s’en rende compte aujourd’hui, alors même qu’on a alerté depuis très longtemps, y compris sur l’état de la jeunesse. La jeunesse n’est pas très en forme.
France 2 – Journaliste : Sur les revendications, initialement, les lycéens réclamaient plus de professeurs, moins d’élèves dans les classes, des locaux en bon état. Finalement, ce sont vos revendications depuis des années. Donc, sur le fond, est-ce que vous la soutenez, cette colère des lycéens ?
SNALC – Jean-Rémi Girard : On soutient ces revendications-là, bien entendu, parce que ce sont des réalités. Il y a des lycées qui se dégradent. On a vécu je ne sais pas combien de vagues de chaleur, par exemple, au printemps dernier. Les lycées ne sont pas adaptés au climat aujourd’hui.
France 2 – Journaliste : Sur les emplois du temps, par exemple, est-ce qu’ils travaillent trop ?
SNALC – Jean-Rémi Girard : Sur les emplois du temps, c’est plus compliqué. Il n’y a pas plus d’heures de cours que par le passé, ça, ce n’est pas vrai. En revanche, la dernière réforme du lycée général de Jean-Michel Blanquer a tellement complexifié les emplois du temps, avec ces systèmes de spécialités un petit peu à la carte, qu’il peut y avoir des journées qui, effectivement, ressemblent à pas grand-chose. Ça arrive.
France 2 – Journaliste : Sébastien Lecornu a envoyé une feuille de route à plusieurs ministres, avec comme objectif un plan concernant le remplacement des professeurs absents. Il est question d’allègement des classes, de rénovation des établissements. Les lycéens ont-ils obtenu en sept jours plus que ce que vous espériez obtenir en des années ?
SNALC – Jean-Rémi Girard : Pour l’instant, c’est une lettre. C’est bien beau de dire « on va prioriser les remplacements », mais on n’a pas de remplaçants, donc on est quand même tenu par une contrainte budgétaire très, très forte. C’est toujours bien de dire « on va améliorer les locaux », mais ça ne dépend pas de l’État, ça dépend des régions ; ça ne coûte donc pas très cher de le dire. En réalité, on voit qu’on est sur de la communication pour essayer de faire redescendre la pression. Et il faut la faire redescendre, parce qu’on ne va pas continuer comme ça. Mais à un moment, il va quand même falloir mettre des choses concrètes sur la table, pas juste écrire des courriers.
France 2 – Journaliste : Pour vous, ce sont des promesses, vous n’y croyez pas ?
SNALC – Jean-Rémi Girard : Pour l’instant, je ne vois pas. Je suis représentant syndical au niveau national, je siège au comité ministériel, on voit les budgets passer chaque année. C’est très beau, ce qui est écrit. Qu’est-ce qui permet de le faire ? Les professeurs qui ne sont pas remplacés, on va les trouver où, les remplaçants ? On va les piquer aux élèves de 5e pour les mettre devant les élèves de terminale ? C’est quoi, le projet ?
France 2 – Journaliste : On revient aux manifestants. Vous faites une distinction entre les élèves qui manifestent et les casseurs. Vous arrivez à les distinguer ?
SNALC – Jean-Rémi Girard : Parfois, ça peut être compliqué. La semaine dernière, j’étais à Grenoble pour une réunion syndicale dans un lycée. Là, on les distinguait, puisque les lycéens essayaient d’aider les passants et les voitures à éviter la zone compliquée. Et il y avait une trentaine de jeunes, tous en hoodie noir, avec les gants, le sérum physiologique, etc., qui n’étaient clairement pas là pour défendre quoi que ce soit au niveau lycéen. Ils étaient là pour péter des vitres, et il y a eu des vitres cassées au niveau du lycée, et pour jouer, très clairement, avec la police. Donc quand on est dedans, on arrive à distinguer. On arrive surtout, nous, à distinguer nos élèves de ceux qui ne sont pas nos élèves.
France 2 – Journaliste : Ce ne sont pas toujours les lycéens de l’établissement qui sont en train de casser ?
SNALC – Jean-Rémi Girard : Ce ne sont pas les lycéens de l’établissement qui sont en train de casser dans mon lycée. Les collègues se relaient, quand ils n’ont pas cours, devant le lycée pour parler avec leurs élèves. Tant que nous, on arrive à maintenir le contact, le dialogue… C’est pour ça qu’on voit aussi pas mal de professeurs devant : c’est pour essayer que la situation ne s’envenime pas. Parce qu’on sait que, au moment où la police intervient face à des lycéens qui ne sont pas violents, qui ne sont pas là pour casser, il peut se passer vraiment n’importe quoi, et on ne sait pas très bien comment nos lycéens réagissent.
France 2 – Journaliste : Où placez-vous la frontière entre le droit de manifester et le moment où le blocus devient une atteinte au droit des élèves qui souhaitent aller en cours ?
SNALC – Jean-Rémi Girard : Pour nous, il y a le droit de manifester. C’est de toute façon un droit constitutionnel, c’est quelque chose de nécessaire. Et certains lycéens ont le droit de vote, on va quand même le rappeler. Mais ce qu’on essaie de défendre, c’est qu’on manifeste sans empêcher ceux qui veulent aller en cours d’aller en cours. Maintenant, la problématique, c’est que quand on voit qu’il ne s’est rien passé, que le système s’est dégradé petit à petit, lentement, à un moment on se dit : quand le dialogue ne marche pas, il y en a qui vont vers autre chose que le dialogue. C’est quand même très triste que le message qui passe, c’est qu’il faille commencer à casser et à foutre le feu pour que, d’un seul coup, le gouvernement réagisse, commence à dire qu’on va faire des choses. Il était où, le gouvernement, quand le lycée n’allait déjà pas bien et qu’on était en train de le dire pacifiquement ?
France 2 – Journaliste : Quand un mineur dégrade son établissement, est-ce qu’il faut présenter la facture à ses parents ?
SNALC – Jean-Rémi Girard : Alors oui, bien entendu, mais ça, le tribunal peut déjà le faire. La difficulté, de toute façon, c’est d’arriver à prouver que telle personne est responsable de telle dégradation. Et une fois encore, la plupart du temps, ce ne sera pas le lycéen du lycée qui aura dégradé son lycée. Des infos qu’on a eues à Nantes, par exemple : la façade brûlée, ce n’était a priori pas les lycéens du lycée.
France 2 – Journaliste : Dernière question : qu’est-ce qui vous fait le plus peur pour les mois à venir ? Que la colère retombe et que tout le monde oublie, ou au contraire qu’elle s’installe et devienne chronique ?
SNALC – Jean-Rémi Girard : Ce qui nous fait peur, c’est le fait qu’il y ait des personnels de l’Éducation nationale, plus de 40 chefs d’établissement, qui aient été agressés. Nous, une fois encore, on n’y est pour rien. On est nous aussi victimes de la dégradation du système éducatif. Là, il faut que tous nos politiques désescaladent. À un moment, il faut qu’ils arrêtent de se renvoyer la balle, qu’ils arrêtent de s’engueuler les uns les autres. Il faut qu’ils travaillent aussi ensemble, peu importe qu’ils ne soient pas d’accord politiquement, peu importe qu’il y ait des élections présidentielles. Il faut faire quelque chose pour nos lycées, pour nos lycéens, pour notre école. Et il faut, à un moment, un message de consensus politique.
France 2 – Journaliste : Et on a entendu le vôtre ce matin. Merci beaucoup, Jean-Rémi Girard, d’avoir été avec nous.





