Dossier du mois de la revue du SNALC Quinzaine universitaire n°1515 du 10 juillet 2026
Dossier rédigé par Béatrice BARENNES, professeur agrégée membre du Bureau du SNALC Aix-Marseille et du secteur national SNALC communication
Sommaire
Gagner la bataille de la lecture : les pistes du SNALC
« Le livre est comme la cuiller, le marteau, la roue et le ciseau. Une fois que vous les avez inventés, vous ne pouvez pas faire mieux. »
Umberto Eco
Grande cause nationale en 2021-2022, la lecture demeure une préoccupation des pouvoirs publics alors que son déclin[1] en particulier chez les jeunes, se confirme de sondage en sondage.
Ses bénéfices incontestables ont été remarquablement recensés dans l’ouvrage de Michel Desmurgets, Faites-les lire ! : augmentation des compétences langagières, amélioration des capacités rédactionnelles, mais aussi stimulation de la créativité et des aptitudes émotionnelles. En matière de développement des compétences psychosociales, plutôt que sur de laborieux cours d’empathie, tablons sur Petit Ours Brun est grognon, La belle et la bête, voire Enlèvement au club des cinq !
La lecture est aussi un puissant levier contre l’échec scolaire dont le coût humain, économique, sanitaire et même démocratique est considérable. Encourager la lecture chez les jeunes représente donc un véritable investissement sur l’avenir. Or, n’en déplaise aux ravis de l’hégémonie du numérique, seule la lecture-plaisir, de préférence sur support papier, est susceptible de « changer l’existence et la trajectoire d’un enfant ».[2]
Au SNALC, nous n’entendons donc pas « dé-livrer la lecture, c’est-à-dire la libérer du livre et de ses thuriféraires »[3], bien au contraire ! Sans nous réfugier dans un passé révolu, nous considérons que l’École a une mission exigeante : donner accès à la littérature plutôt qu’aux seules publications des réseaux sociaux. Il importe donc, pour commencer, de poser des fondations solides par un apprentissage efficace. Les programmes de français doivent ensuite ménager la place la plus importante possible à la lecture-plaisir tout en permettant aux élèves de se familiariser rapidement avec une langue riche et complexe.
L’équation n’est pas forcément simple.[4] Mais la lecture n’est pas qu’une pratique scolaire ; elle demeure avant tout un loisir. Seule une mobilisation de tous les acteurs, professeurs, associations pouvoirs publics, mais aussi parents permettra de gagner la bataille comme le montrent les recommandations du rapport des États Généraux de la Lecture pour la Jeunesse (EGDLJ)[5].
À travers ce dossier, le SNALC entend y prendre toute sa part.
[1] https://snalc.fr/declin-de-la-lecture-chez-les-jeunes-etat-des-lieux/
[2] Desmurgets M., “Faites-les lire !”, Seuil, 2023.
[3] Le Baut J-M, « Pratiques de lecture, en finir avec les lamentations », Café Pédagogique, 15 avril 2026.
[4] https://snalc.fr/relancer-la-lecture-plaisir-mission-impossible/
[5] États Généraux de la lecture, rapport final « le temps retrouvé », 1er décembre 2025.
L’entrée dans la lecture : le B.A.-BA
S’il est une mission essentielle de l’École, c’est bien de donner à tous les élèves les clefs d’une entrée réussie dans la lecture grâce à un apprentissage d’emblée efficace. Or, les enquêtes de l’IGESR ainsi que le test d’évaluation de la lecture réalisé lors de la Journée Défense et Citoyenneté (JDC) montrent qu’un noyau dur d’environ 10 % d’élèves en situation d’illettrisme persiste à l’issue de la scolarité obligatoire.
Certes, la lecture mobilise des compétences exigeantes et il ne suffit pas d’apprendre à lire au CP pour devenir un lecteur efficace. Est-il pertinent par ailleurs de relancer le débat sur les méthodes de lecture alors que tous s’accordent désormais sur l’importance de l’apprentissage précoce et rigoureux des correspondances graphèmes-phonèmes ? Les choses ne sont pas si simples.
Dans une étude appuyée sur les résultats de l’enquête Formalect menée conjointement en 2021 par la DEPP et l’ENS[1], deux chercheurs montrent que si les instructions officielles reposent désormais sur les résultats les plus solides de la recherche et préconisent une approche synthétique stricte (méthode syllabique schématiquement), celle-ci serait mise en œuvre intégralement dans 5 à 15 % des classes seulement. La grande majorité recourrait donc à une méthode phonique mixte caractérisée certes par un apprentissage progressif des correspondances graphèmes-phonèmes, mais aussi par une introduction simultanée plus ou moins importante de mots-outils mémorisés globalement et de textes non entièrement décodables. Ainsi, les trois manuels les plus utilisés reposent-ils sur cette méthode.
Pourtant, les résultats de la recherche sont sans ambiguïté : l’usage d’une méthode phonique stricte produit de meilleurs résultats à la fois en matière de fluence (vitesse de lecture) et de compréhension. Plus encore, l’écart d’efficacité entre méthodes se creuse chez les élèves les plus fragiles socialement et/ou scolairement.
Le SNALC partage donc les recommandations de cette étude : enseignement rigoureux du code alphabétique en grande section (20 à 30 % ont un niveau insuffisant à l’entrée en CP), supports pédagogiques de qualité et formations réellement appuyées sur les derniers acquis de la recherche. L’institution doit donner les moyens aux professeurs d’exercer une liberté pédagogique instruite et éclairée.
[1] Deauvieau J., Gioia P., « L’efficacité des méthodes d’enseignement de la lecture, une enquête sur le cas français », Études et documents n°45-2024, Centre Maurice Halbwachs, avril 2024.
Littérature jeunesse simplifiée, apprentissages élémentaires différés : et si on arrêtait de sous-estimer nos enfants ?
Il ne suffit pas de savoir lire pour devenir et rester un lecteur. Encore faut-il que la pratique demeure soutenue et s’exerce sur des œuvres riches du point de vue de la langue notamment. À cet égard, les jeunes lecteurs d’aujourd’hui seraient-ils perdants par rapport à leurs aînés ?
Jean-Rémi Girard a analysé, dans un article mémorable, la navrante simplification subie par la série le Club des Cinq[1]. Florence Costa du collectif « Sauver les lettres » fait le même constat en se penchant sur les ouvrages d’Antoon Krings[2] : César le Lézard, paru dans les années 90, était encore écrit au passé simple. On pouvait même incidemment y croiser un subjonctif imparfait ! Dans les années 2000, la lecture de Romain le Lapin s’avère moins roborative : le présent de l’indicatif y règne en effet en maître comme dans tous les ouvrages de la série désormais.
Plus grave : un même renoncement semble présider à la rédaction des programmes scolaires. Pour nous en tenir à l’exemple des conjugaisons, au-delà de l’étude du passé simple qui a connu des éclipses, certains modes et temps sont totalement négligés voire absents des progressions et ce, jusqu’au collège, alors que d’autres sont répétés d’une classe à l’autre ad nauseam.
Ainsi, si le plus-que-parfait est réapparu avec le passé composé dans l’étude des temps au primaire, il faut attendre la classe de 5e pour voir évoqués passé antérieur et futur antérieur et encore dans une formule peu explicite : « conjuguer un verbe par imitation au passé antérieur et au futur antérieur ». Autre grand absent : le subjonctif dont l’étude systématique est totalement éludée. Il apparaît de manière évasive en 4e où il s’agit d’étudier ses valeurs et en 3e « ses emplois élargis après des conjonctions ».
Les mêmes constats pourraient être établis en matière de syntaxe ou de vocabulaire. Lacunes d’autant plus étonnantes que le programme de lecture reste ambitieux : pour la rentrée 2025, trois œuvres du patrimoine doivent être lues en CM2 par exemple. Même chose en collège. L’obstacle est alors difficile à franchir. Comment s’étonner que les jeunes rechignent à entrer dans l’étude des classiques si l’accès à une langue complexe est sans cesse différé ? Molière et Racine ? De l’ancien français ! Hugo et Dumas ? Jamais sans mon abrégé !
Pour le SNALC, ce n’est pas en différant indéfiniment les apprentissages élémentaires que l’École remplira sa mission : il faut démocratiser les savoirs et rendre les œuvres les plus riches de notre patrimoine accessibles à tous.
[1] J-R. Girard, « Le club des cinq et la baisse du niveau », 2011.
[2] F. Costa-Chopineau, « Nos enfants pourront-ils encore lire des livres écrits avant 2000 ? », février 2026.
La lecture est l’affaire de tous !
« Les loisirs s’affirment plus que jamais comme le creuset où se préparent les inégalités de demain. »[1]
Le rapport final des États Généraux de la Lecture (EGLJ) pour la Jeunesse avance 14 propositions pour « réenchanter la lecture ». Deux d’entre elles seulement concernent exclusivement l’École. La lecture est en effet bien plus qu’une pratique scolaire et c’est dès le plus jeune âge, en grande partie dans le milieu familial, qu’elle s’enracine. Les spécialistes insistent même sur l’importance des « 1000 premiers jours » et le rôle crucial des parents et des professionnels de la petite enfance.

Lecture partagée : une pratique décisive
Pratique phare considérée comme particulièrement efficace : la lecture partagée commencée dès le plus jeune âge et poursuivie le plus tard possible y compris jusqu’ à la pré-adolescence ! Les effets en sont particulièrement probants : selon les études citées par Michel Desmurgets, un enfant de 4-5 ans à qui on lit tous les jours ou presque, est en avance d’un an sur un camarade moins exposé à cette pratique. Une étude Pisa est aussi citée. Sa conclusion va dans le même sens : « Les prérequis à la lecture mesurés en maternelle sont de puissants prédicteurs de la compréhension en lecture en troisième. »
Or, les différentes enquêtes PISA sur les élèves de 15 ans ne sont pas encourageantes : la France est passée du 15e rang en compétences de lecture (score 505) en 2000 à un inquiétant 28e rang (score 474) en 2024. Encourager la lecture partagée, activité remarquablement rentable du point de vue cognitif, ne semble donc pas un luxe. Et les enfants adorent ça ! Selon la dernière étude du CNL[2], 93 % des 7-19 ans aimaient qu’on leur lise des histoires quand ils étaient petits. Malheureusement, cette forme de transmission parentale a tendance à diminuer : 33 % des enfants de 7-9 ans bénéficient d’histoires lues par leurs parents (-8 points par rapport à 2024).
À cet égard, il paraît particulièrement pertinent de généraliser tous les dispositifs susceptibles de sensibiliser les parents : citons « premières pages » ─cadeau d’un album à la naissance d’un enfant─ ou « des livres à soi » ─achat de livres, formations et échanges avec les parents.
L’École en maternelle et en élémentaire en particulier peut aussi jouer un rôle de relais et d’information non négligeable pour que le livre devienne un objet familier et attractif vers lequel les enfants se tournent lors de leurs temps de loisir.
Encourager la lecture-plaisir : un enjeu de société
La lecture est en effet d’abord un loisir et l’École ne saurait assumer seule la responsabilité de transmettre le plaisir de lire. Sans s’exonérer d’une réflexion sur le type de textes étudiés en classe et sans faire l’impasse sur les propositions de qualité de la littérature jeunesse, le SNALC considère qu’il serait simpliste de penser freiner la désaffection des jeunes particulièrement sensible à partir de 15 ans, en ne leur proposant que les textes qu’ils ont envie de lire. BD, mangas et dark romance risqueraient d’ailleurs d’être rapidement associés au cadre scolaire et frappés du même discrédit que des ouvrages plus classiques imposés à un âge où les prescriptions de l’adulte sont a priori suspectes.
L’École peut en revanche, selon Olivier Babeau[1], transmettre la pratique de la « skholè », ce loisir studieux au sens des Anciens. En effet, le développement du temps libre creuse les inégalités sociales : tous les divertissements n’ont pas le même impact sur le développement cognitif et émotionnel et c’est même sur le terrain des loisirs que se joue l’essentiel de la compétition scolaire. Au point d’affirmer de manière un brin désabusée : « Bien travailler en classe n’est rien : l’École n’est à la limite que le moment de vérification et d’épanouissement d’acquis fondamentalement préparés au dehors. » Les tests nationaux analysés par la DEPP[3] le montrent : c’est à un temps de lecture-plaisir quotidien de plus d’une demi-heure et de préférence de romans que sont associées les meilleures performances en français.
La promotion de la lecture est donc un véritable enjeu de société. Le rapport des EGLJ l’envisage même comme une responsabilité de santé publique et appelle à une mobilisation collective. Cette perspective convient parfaitement au SNALC tout comme la volonté de massifier et pérenniser les initiatives prises par les quelque 300 associations engagées, bibliothèques, collectivités territoriales et ministères concernés. « Le livre doit redevenir un instrument des politiques de loisirs » par de nombreuses mesures : rendre présent le livre dans les lieux d’attente et les centres de loisirs, responsabiliser les médias en complétant notamment le cahier des charges de France Télévisions et Radio France, offrir systématiquement un livre à plusieurs moments ritualisés par exemple. C’est ainsi que rendue à nouveau présente et désirable, la lecture pourra espérer concurrencer réseaux sociaux, jeux vidéo et autres séductions numériques sur leur propre terrain.
[1] Babeau O., La Tyrannie du divertissement, Buchet-Chastel, 2023.
[2] Les jeunes Français et la lecture, enquête du Centre national du livre, 2026.
[3] DEPP, « Pratiques de lecture au collège et au lycée », novembre 2025.
Numérique à l’école : l’éléphant dans la bibliothèque
Le rapport des EGLJ s’intitule joliment « le temps retrouvé » en écho au rapport remis à l’Élysée en avril 2024 : « Enfants et écrans, à la recherche du temps perdu ». Les auteurs de ce dernier entendaient d’abord dénoncer l’inertie des institutions face à un problème de santé publique ; cependant, la polysémie des termes « temps perdu », « temps retrouvé », au-delà du clin d’œil proustien, dit quelque chose d’essentiel : chez les jeunes, le temps dévoré par les écrans est devenu du temps soustrait à tout le reste- et notamment à la lecture.
Des constats préoccupants
L’étude du CNL de 2026 le confirme : pour leurs loisirs, les jeunes passent toujours dix fois plus de temps sur les écrans qu’à lire des livres. Et contrairement aux affirmations des apôtres du tout–numérique, ils lisent très peu sur écran : seulement 16 %. Quant aux bénéfices supposés de cette « nouvelle textualité » des réseaux, ils restent pour le moins difficiles à mesurer. D’autant plus que, même lorsqu’ils lisent, les jeunes lisent rarement vraiment. Entre notifications, vidéos, messageries, réseaux sociaux, les sollicitations sont permanentes, fragmentant leur attention et altérant leur concentration. Ainsi, 67 % des 16-19 ans déclarent faire autre chose en même temps qu’ils lisent !
Les principaux intéressés en ont d’ailleurs pleinement conscience : dans la synthèse de la consultation en ligne des États généraux, 83 % d’entre eux pointent la « domination des écrans » comme un frein majeur à la lecture. Sans que cette lucidité s’accompagne nécessairement d’ailleurs d’une réelle remise en cause : 32 % seulement sont favorables à une réduction de leur temps d’écran.
Face à cette guerre de l’attention, l’École ne peut rester passive. Former les élèves à l’univers numérique et relayer auprès des parents les recommandations sanitaires relèvent assurément de ses missions. Encore faudrait-il que l’institution veille à ne pas brouiller son propre message.

Et si l’École commençait par balayer devant sa porte ?
Les deux rapports le disent clairement : après vingt ans de fuite en avant numérique, un bilan sérieux s’impose tant sur les effets des politiques de dotations menées par les collectivités locales que sur leur coût considérable. La généralisation des manuels numériques en particulier mérite d’être interrogée sérieusement et le rapport des EGLJ recommande explicitement le retour aux manuels papier « pour favoriser l’entraînement et la mémorisation ».
Même constat pour les ENT. Le rapport de la commission Écrans pointe les effets délétères d’une connexion permanente. Les élèves ─et leurs parents parfois─ à l’affût des notifications, deviennent accros à Pronote et scrutent anxieusement emplois du temps, notes publiées en continu et devoirs parfois ajoutés aux devoirs annoncés en classe. Ils se retrouvent ainsi face à une injonction paradoxale : on leur demande de limiter leur temps d’écran tout en les incitant à rester connectés. Dans ce contexte, la coupure nocturne de Pronote et la réflexion engagée dans beaucoup d’établissements sur le rythme des mises à jour vont clairement dans le bon sens.
Plus largement, le constat est sévère : le numérique à l’école a été trop souvent envisagé sous le seul angle de l’innovation technologique sans véritable concertation et sans aucune étude d’impact. La distribution massive d’ordinateurs ou de tablettes aux élèves de 6e par certains conseils départementaux en est un bon exemple : les représentants des parents n’ont le plus souvent même pas été consultés comme si la question ne concernait pas d’abord les familles. Certains d’entre eux ont pu considérer légitimement que l’École introduisait le loup dans la bergerie tout leur renvoyant la responsabilité de jouer les chiens de berger. Or, que les écrans puissent avoir des effets négatifs sur les apprentissages et la santé ne fait plus vraiment débat. En revanche, la plus-value pédagogique du numérique, elle, reste à démontrer.
Le SNALC partage donc le souhait que « chaque écran qui entre à l’école soit associé à des finalités pédagogiques identifiées et proportionnées au besoin ». Les intérêts économiques du secteur de l’Edtech ne sauraient dicter la politique éducative du pays.
Sur les smartphones enfin, compte tenu du fait que leur interdiction au collège semble aujourd’hui plutôt bien acceptée, le rapport des EGLJ va plus loin que celui de la commission Écrans en relayant la demande des professeurs de lycée auditionnés d’étendre le contrôle au lycée : le SNALC y est favorable. Cette position semble d’ailleurs de plus en plus partagée : comme l’a récemment annoncé le ministre, à la suite de débats parlementaires approfondis, l’interdiction devrait donc être effective le 1er septembre- sous réserve de l’adoption définitive de la proposition de loi sur l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans.
Après des décennies d’emballement numérique, le SNALC appelle donc de ses vœux une remise à plat et un discours cohérent avec les messages adressés aux familles notamment à propos de l’importance d’autres pratiques culturelles en particulier de la lecture.
Quart d’heure de lecture : encore un machin ?

Dans un courrier adressé aux recteurs d’académie, la DGESCO formulait en 2018 la recommandation suivante : mettre en place un quart d’heure de lecture quotidien dans les écoles et les collèges afin de (ré) instaurer une familiarité avec l’écrit chez les élèves. Aucun texte réglementaire n’en a jamais imposé la mise en œuvre.
Certaines écoles et établissements ont organisé le dispositif, mais la mesure a parfois fait débat en salle des professeurs. Alors que les « éducations à » se multiplient, est-il bien nécessaire d’en rajouter ? Encore un dispositif venant s’ajouter aux projets, PIX, ASSR ou autres Educ-fi et contribuer résolument à faire passer l’heure de cours traditionnelle pour une survivance archaïque ?
De fait, si l’organisation de ce moment est relativement simple à l’école élémentaire, il n’en est pas de même au collège. Quelles heures de cours peut-on se permettre d’amputer, quelle rémunération pour les professeurs si le dispositif était ajouté à leur service ?
La question peut se poser aussi des bénéfices pédagogiques attendus de l’opération. Décréter un temps de lecture-plaisir dans le cadre scolaire ne tombe pas sous le sens et on peut douter de l’adhésion des adolescents.
Sans minimiser les objections, le SNALC reconnaît que le dispositif peut se révéler bénéfique à certaines conditions :
- Trouver une organisation quotidienne de préférence. Un quart d’heure hebdomadaire insuffisamment ritualisé ne sert à rien.
- Ne pas amputer les heures de cours même avec une rotation. Privilégier les organisations du type prélèvement d’1 minute sur chaque cours par exemple ou lecture sur la pause méridienne avec paiement d’HSE.
- Prévoir un fond de réserves de livres de qualité pour les élèves qui n’ont pas de livres.
- Prolonger la lecture par des activités du type défis, restitution de lecture, partage au CDI.
- Rechercher le consensus avant toute mise en place.
S’il comprend les professeurs las de la multiplication des projets les plus éloignés du cœur de métier, le SNALC estime néanmoins que la mobilisation collective en faveur de la lecture peut mériter qu’on s’y investisse. Pour une fois, la balance coût/bénéfices lui paraît excédentaire. Sans aller néanmoins jusqu’à recommander, comme le rapport des EGLJ, sa généralisation obligatoire tant la contrainte serait contreproductive et contraire à l’esprit de l’initiative.
Discours pour la lecture, coupes pour le Pass culture
Si le décrochage s’observe dès la classe de 4e, c’est au lycée que le divorce avec la lecture semble consommé en particulier chez les garçons. Et ce n’est pas dix fois plus de temps qu’ils passent alors sur leurs écrans qu’à lire des livres, mais vingt !
La concurrence est rude en effet et on peut penser que les figures imposées de la préparation aux épreuves du baccalauréat en français, ne favorisent guère le développement d’initiatives porteuses telles que le Goncourt des lycéens. Le rapport des EGLJ va jusqu’à évoquer une « organisation quasi militaire » qu’il s’agirait d’alléger. Difficile cependant d’envisager des modifications autrement qu’à la marge : le nombre d’heures de cours est déjà restreint et les exigences académiques ne sont pas démesurées pour une fin de cursus secondaire. Comment, dans ce contexte, aider les élèves à rester des lecteurs de plus en plus autonomes dans leurs choix ?
Généralisé en 2021, le Pass culture semble répondre en partie à ce défi et les États généraux de la lecture l’ont reconnu comme un « outil de premier plan dans le développement de la lecture chez les jeunes ». L’équipe Études et recherches du Pass culture indique notamment que 64 % des enquêtés ont acheté plus de livres grâce au Pass Culture, que 84 % avaient acheté un genre de livres qu’il n’avait jamais lu ou encore que 47 % avaient découvert un nouveau lieu de ventes de livres. Le Pass Culture est donc reconnu comme une politique publique ayant un fort impact sur les achats et sur le rapport global aux livres.
Les critiques adressées au dispositif par la Cour des comptes en décembre 2024[1] étaient elles-mêmes modérées et des correctifs ont pu être apportés. Ainsi, le financement des escape games (16 M en 2023) pointé légitimement comme une anomalie a-t-il disparu. Quant à la critique sur l’insuffisante démocratisation de l’application, elle n’était déjà guère convaincante avec un taux de téléchargement de plus de 84 % d’une classe d’âge trois ans après le lancement du dispositif !
Face à un tel bilan, le SNALC ne peut que regretter la diminution continue des financements accordés. Pour la part collective (attribuée aux établissements), elle est passée de 97 M en 2024 à 38 M en 2026. Or, cette part collective permet la réalisation de partenariats fructueux entre établissements et divers acteurs de la chaîne du livre : auteurs, éditeurs, libraires. La part individuelle quant à elle a été divisée par deux, passant de 300 à 150 € en 2025 pour les jeunes de 18 ans ; les jeunes de 15 et 16 ans qui percevaient jusque là respectivement 20 et 30 € ont été quant à eux, exclus du dispositif.
Le contexte budgétaire n’est guère favorable certes et la culture ne fait pas forcément partie des priorités des gouvernements. Il y aurait néanmoins une contradiction majeure à afficher comme prioritaire le soutien à la lecture des jeunes et à couper les financements de dispositifs qui la favorisent si manifestement. On ne peut dès lors que souhaiter une réflexion sur un abondement de financement au Pass culture. Pourquoi pas sur un fonds alimenté par la contribution des réseaux sociaux selon l’approche pollueur/payeur recommandée par la commission Enfants et écrans par exemple ?
[1] Cour des Comptes, Premier bilan du Pass culture, décembre 2024.
Pour conclure...
Sans prétendre se substituer aux parents, le SNALC milite pour que l’École s’engage à les informer sur les enjeux cognitifs de la lecture, se mobilise pour un apprentissage efficace et une pratique régulière et prenne toutes ses responsabilités dans la tâche parfois ardue de modérer l’omniprésence des écrans. Il appelle aussi les décideurs à la cohérence.
« La chute de la lecture n’est pas une fatalité » affirmait Édouard Geffray au Salon du Livre de jeunesse de Montreuil en décembre dernier. Encore faudrait-il que ce discours volontariste s’accompagne d’une politique ambitieuse tout au long du parcours des jeunes, de la petite enfance au lycée. Les élèves de CM2 partiront cet été avec Les métamorphoses d’Ovide offertes par le Père Noël de la rue de Grenelle[1] : le SNALC salue l’initiative et appelle le Ministère à poursuivre l’effort en direction des lycéens notamment en travaillant avec le ministère de la Culture à la consolidation des offres du Pass et avec tous les partenaires soucieux, comme le SNALC, de remporter la bataille de la lecture. Développer la lecture chez les jeunes est bien la “mère des batailles” indispensable pour former des citoyens éclairés et développer les qualités intellectuelles et humaines de nos élèves.