L’IMPOSSIBLE HÉTÉROGÉNÉITÉ

L’IMPOSSIBLE HÉTÉROGÉNÉITÉ

L’IMPOSSIBLE HÉTÉROGÉNÉITÉ



Par Vaillant Pinson
Propos recueillis par Angélique ADAMIK,
SNALC Versailles
pedagogie@snalc.fr
Le 11 octobre 2020

Cela fait 12 ans que j’enseigne (ou que j’essaie d’enseigner) le français dans un collège REP¹ de la banlieue parisienne.

J’ai commencé avec des classes à 20-22 élèves maximum et dont le niveau en grammaire n’était pas trop mauvais. En effet après avoir tourné 3 ans comme TZR dans le département et avoir fait une douzaine d’établissements, je pouvais comparer.

La REP n’est pas de tout repos. Avant le reste, il faut prendre en compte les problématiques sociales de notre public et apprendre ou réapprendre à l’adolescent à se comporter comme un élève, ce que les pédagogues nomment le « savoir-être ». Les savoirs et « savoir-faire » viennent dans un second temps mais ils viennent tout de même et à ce moment-là, on a vraiment l’impression de servir à quelque chose, d’apporter notre pierre à l’édifice titanesque qu’est l’EN².

Mais cette année, j’ai vraiment l’impression de perdre mon temps et de faire perdre leur temps à une partie de mes élèves.

La classe dont je suis PP³ est une classe de 5ème à 29 élèves. Oui vous avez bien lu ! 29 élèves en REP, c’est une antithèse… Depuis la Réforme du collège de 2016, les effectifs n’ont cessé d’augmenter.

Il faut ainsi gérer les problématiques propres à la REP : public difficile parfois violent, familles socialement défavorisées qui n’ont pas les codes de l’école, élèves non suivis à la maison et pour qui le décrochage est plus fréquent, parents et enfants non francophones… Mais cela, c’est normal si je puis dire. Quand on reste en REP on sait pour quelles raisons on a signé.

La nouveauté depuis quelques années, c’est l’hétérogénéité grandissante au sein des classes due à la politique du collège unique poussée à son paroxysme à cause, notamment, des politiques d’inclusion sans moyens supplémentaires.
Ainsi sur 29 élèves, j’ai 1 élève UPE2A⁴, 1 avec un PAP⁵, 2 avec des GEVASCO⁶ suivis par une AESH⁷ (1 pour 2), 1 EIP⁸ . Sans parler de ceux qui devaient aller en SEGPA⁹ ou en ULIS¹⁰ mais dont les parents ont refusé l’orientation.

Et cela, c’est pour ceux qui ont été diagnostiqués…

À côté de ces élèves, j’en ai qui ont un niveau d’élèves de 4ème voire de 3ème …

Alors la réponse de l’institution c’est la pédagogie différenciée. L’idée est noble mais ceux qui l’ont eue ont-ils déjà enseigné ?

Je devrais donc faire au moins 6 cours et 6 types d’exercices différents. Et cela pour une seule classe. Je n’imagine pas pour mes collègues d’autres disciplines qui ont parfois 10 classes…

Me donne-t-on en échange 6 fois plus de temps de préparation ? Ou 6 fois plus d’argent à la fin de mois ?

Je l’avoue, je n’ai ni le temps, ni l’énergie de m’investir à ce point et je délaisse donc certains élèves… Comme la mode de l’EN est à l’antiélitisme, je délaisse les bons élèves…

Les têtes pensantes nous disent bien que les bons élèves s’en sortiront toujours alors je suis leurs préconisations. Mais le pensent-ils ? Mettraient-ils leurs enfants dans ma classe ?

De toute façon, personne ne s’en inquiète car la solution a été trouvée : la suppression des notes. Les élèves sont évalués par compétences. Ainsi les bons élèves sont en vert (acquis) et les autres en jaune c’est-à-dire « en cours d’acquisition » car on nous demande de ne jamais les pénaliser pour ne pas les décourager ou les stigmatiser. La notation doit être bienveillante. Le rouge (non acquis) n’apparaît quasiment jamais.

Et pour les classes qui auraient gardé les notes, les chefs d’établissement demandent de ne pas noter les élèves dont le niveau serait trop faible.

L’évaluation par compétences, plus fine, doit profiler les élèves. Le but, louable en soi, serait de faire de la remédiation grâce à ce profilage mais l’EN ne s’en donne pas les moyens. Ce n’est pas l’heure d’AP en 6ème prise sur les 4h30 de français par semaine qui va y changer quelque chose. Ni l’heure hebdomadaire de Devoirs faits.

J’avoue aujourd’hui avoir envie de baisser les bras. Certains collègues ont trouvé la parade. Ils font travailler les élèves en îlots et forment des groupes hétérogènes. Ainsi la note est donnée au groupe pour son travail collaboratif et ne reflète pas le niveau individuel de l’élève, mais qu’importe si l’essentiel est de ne pas stigmatiser.

Ne stigmatisons donc pas. Ne dénonçons pas. Tout va bien. Il n’y a pas d’hétérogénéité car il n’y a plus de notes.

C’est ainsi que tout rentre dans l’ordre : il n’y a plus de malades car il n’y a plus de thermomètre.


¹Réseau d’éducation prioritaire
²Éducation nationale
³Professeur principal
⁴Unité pédagogique pour élèves allophones arrivants
⁵Plan d’accompagnement personnalisé
⁶Guide D'évaluation Scolaire : outil d'aide à la décision pour l'attribution des différentes compensations et prestations délivrées par la MDPH
⁷Accompagnant des élèves en situation de handicap
⁸Enfant intellectuellement précoce
⁹Sections d'enseignement général et professionnel adapté
¹⁰Unités localisées pour l'inclusion scolaire



SNALC © 2018
Association déclarée - Syndicat de salariés
N°SIREN 784 312 282
4, rue de Trévise 75009 Paris
Hébergement : ovh.com
Site optimisé pour Chrome et Firefox