« Alors, je n'irai pas le 11 mai »

« Alors, je n'irai pas le 11 mai »

« Alors, je n'irai pas le 11 mai »


Témoignage de Stéphane, professeur en collège (académie de Toulouse)

Je voulais vous écrire pour vous dire à quel point j'ai peur. Une peur impossible à contrôler. Peur de sortir de confinement, peur de retrouver une classe fût-elle réduite à une dizaine d'élèves. Faire cours en temps normal est difficile, très difficile pour moi (et pour certains collègues qui rêvent de faire autre chose de leur vie après avoir donné des années à cette mission) mais faire cours dans les circonstances actuelles, cela me paraît IMPOSSIBLE. Peut-être certains pourront, moi, pas.

Alors oui, je me raisonne, pourquoi les infirmiers et les policiers et pas nous ? Pourquoi mes autres collègues iront et pas moi ? Pourquoi ? Pourquoi ? … ? bref, j'essaie de me dire que ce sera possible mais je sais au fond de moi que ce ne le sera pas. Ce ne le sera pas car nous n'irons pas pour de bonnes raisons. Aider les élèves en difficultés ? Quelle blague !!

Oui, je l'avoue, depuis le début, j'ai peur de cette maladie. Peur de choper cette saloperie et de crever seul loin de ma femme et de mon fils de 8 ans. Avant le confinement, j'ai été placé en quarantaine car j'avais des symptômes (oh, très légers) qui pouvaient laisser penser que j'avais le COVID. L'infirmière du collège avait même voulu appliquer le protocole et appeler le 15 qui m'a orienté chez mon médecin traitant. Fausse alerte avant une poussée de fièvre trois jours plus tard laquelle va imposer une quarantaine de 15 jours. 15 jours de solitude ! En temps normal, j'aurais dit « chouette » avec quelques bouquins 15 jours de solitude c'est merveilleux, mais avec le risque de dévisser chaque jour à cause d'une maladie dont on ne sait rien, en surveillant pendant 15 jours le moindre petit symptôme, la solitude devient insupportable. Alors, j'imagine ce que vivront les malades qu'on isolera de leur famille (certes, dans l'intérêt de tous), dans un hôtel, emmené par des hommes habillés en cosmonautes.

Sortir du confinement sera une épreuve (quand on a fait attention pendant des semaines à tout ce qu'on touche : faire un drive était en soi un exploit), retourner dans un lieu public comme l'est un collège en sera une autre. Mais s'il faut, de surcroît, avoir le « cerveau disponible » et un minimum de sérénité intérieure pour « faire cours » et véhiculer des savoirs alors là, le défi se transforme en gageure. Sait-on bien ce qu'on nous demande ? Je vois d'ici les héros de l'Éducation Nationale faire des contrôles, relever des copies, faire des photocopies, passer peut-être dans les rangs et regarder de près ou de loin les cahiers... Il y en aura, quand, moi, paralysé dans un coin, faisant attention à ne rien toucher, toute mon énergie sera tournée vers la distanciation en pensant à ne pas toucher mon masque.

Mais comment enseigner en temps de distanciation ? Autant rester chez soi puisque chacun commençait à trouver ses marques avec l'école à la maison, avec des explications individualisées, des conseils personnalisés, tout ce que je ne ferai pas physiquement car je n'attendrai qu'une chose : sortir de cette putain de salle au plus vite en sauvant ma peau.

Sous mon toit, famille recomposée, j'ai trois enfants (en comptant les deux filles de ma compagne qui sont à la maison quand elles ne sont pas chez leur père, lui-même professeur) ; ma compagne professeur enseigne dans un autre collège que moi : à la maison, il y a donc, au minimum 5 établissements scolaires d'où pourra arriver le virus, chaque jour... La fille de ma compagne est épileptique, on apprend aujourd'hui dans un article du Figaro que « le coronavirus semble affecter le cerveau » ... Il reste trois semaines avant la reprise, trois semaines d'angoisse. Pour tous. Car les enfants ont aussi peur que les grands, même s'ils ne l'expriment pas pareil.

Alors, je n'irai pas le 11 mai. Non, pas que je ne veuille pas. Mais je ne pourrai pas. Et si, malgré tous mes efforts, j'arrive à dépasser la peur qui me paralyse par avance, quels cours vais-je faire ? Quel enseignant vais-je être ? Je préfère ne pas y penser. Ne pas penser au 11 mai...
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