Mon quotidien en REP+

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Témoignage de Carole WOEHRLE, assistante sociale exerçant dans l’académie de Strasbourg et adhérente du SNALC, par Séverine MANGIN, responsable départementale SNALC Haut-Rhin.


Après 12 ans d’exercice dans des collèges et lycées non classés en réseau d’enseignement prioritaire, voilà que tu passes, depuis 3 ans, 90% de ton temps de service en REP+. Quelles sont les problématiques spécifiques de ces établissements ?

Ce sont des problématiques liées à la logique de « quartier » avec ses codes, ses fonctionnements spécifiques de territoire. Le comportement des élèves se fait le miroir de ce qui se passe à l’extérieur : communautarisme, population défavorisée sur le plan financier et de l’emploi, trafic de cannabis, etc. Concrètement, cela se traduit par le fait que les d’élèves se regroupent dans la cour par ethnies d’origine (alors qu’ils sont français pour la plupart), ou par le fait que certains disent : « Pourquoi me lever le matin si personne d’autre ne se lève ? » ; ou d’autres encore qui expliquent : « Je trafique pour aider ma mère à payer le loyer alors elle dit rien, et moi je gagne plus que mes profs… ». Les situations d’élèves sont souvent très complexes, avec des interactions culturelles, religieuses.


Cela ne doit pas être simple d’obtenir la confiance de ces élèves, de réussir à les faire parler de leur vie personnelle pour trouver le meilleur moyen de leur venir en aide…

En REP+, les élèves sont souvent déjà suivis par des travailleurs sociaux ; ils demeurent assez méfiants envers un système qu’ils dénoncent, donc pour moi c’est souvent un défi personnel d’arriver à les « apprivoiser » afin qu’ils puissent se confier dans le cadre du secret professionnel sécurisant pour eux. Je dois avant tout surmonter cette défiance qu’ils ont développée par rapport aux institutions de la République : une méfiance à l’égard des travailleurs sociaux avec des représentations fortes liées à la mission des AS qui « placent les enfants et les retirent de leurs familles ». Pourtant mon travail est le plus souvent à l’opposé de ces représentations !


C’est-à-dire ?

Par exemple je contribue à la mise en place d’actions collectives, notamment une action équitation avec implication des parents et des jeunes. Mais dans ma boite à outils il y a surtout l’écoute bienveillante, et aussi un travail partenarial et en réseau en profondeur qui m’apporte beaucoup de satisfactions car il a vraiment du sens pour les familles et les jeunes. Le mémoire que j’avais rédigé pour décrocher mon diplôme d’État AS portait sur la multiplicité des intervenants qui diluait l’action efficiente des professionnels, donc je reste attentive à la dérive d’un empilement de dispositifs. Une de mes satisfactions, c’est de rendre l’articulation possible entre les différents acteurs professionnels locaux : en interne tout d’abord, avec le personnel pédagogique, personnel de santé du collège et des écoles du réseau ; et aussi avec les partenaires extérieurs : éducateurs à la parentalité du Conseil départemental, éducateurs-parentalité de la Ville, éducateurs des associations de prévention.


À t’écouter, on pourrait presque croire à un beau conte. Pourtant la précarité extrême est plutôt connue pour être une source de conflits parfois très violents avec les représentants des institutions officielles.

Effectivement. Et en REP+ encore plus que sur d’autres territoires, l’assistante sociale scolaire incarne ces institutions dénoncées par « les paumés du système », les personnes en grande précarité pas seulement financière mais aussi psychologique voire psychiatriques pour certains. Dans ces quartiers classés par les villes en « zones de sécurité prioritaire » la notion de risque professionnel est importante. L’assistante sociale scolaire est le seul personnel du collège habilité à réaliser des visites à domicile : dans le cadre de l’absentéisme ou d’un rapport protection de l’enfance, c’est même obligatoire. Notre présence n’est souvent pas désirée par ces familles. Pourtant, là où les pompiers et les policiers interviennent à plusieurs, l’assistante sociale va seule. Je n’ai pas toujours été rassurée, surtout quand je ne connais pas les familles (dont certains membres sont sortants de prison ou avec un casier judiciaire). D’ailleurs, mes collègues éducateurs dans ce quartier perçoivent tous une prime de risque, c’est donc un risque réel reconnu par leurs employeurs (la Ville et les associations de prévention).


Malgré ces difficultés, et en dépit d’une reconnaissance salariale qu’on peut qualifier de timorée, pour ne pas dire scandaleuse, tu aimes ce que tu fais !

Oui, car je suis au cœur du métier puisque j’interviens toujours dans le but de « favoriser au plus tôt la prévention et le repérage des difficultés sociales et familiales qui peuvent entraver les apprentissages des élèves »* ; et je le sens battre, ce cœur, au travers d’élèves attachants, attachiants aussi... Souvent dans un dénuement complet, les enfants dont les parents ont été déboutés de leur demande d’asile, qui n’ont plus de droits nulle part, viennent à l’école après avoir passé la nuit à la gare ou dans un squat… En même temps ils développent d’autres ressources de survie qui m’impressionnent.

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*Circulaire du 22 mars 2017 définissant les missions des ASS.


Lire aussi : REP et REP+ : Sans prime je déprime !
En 2015, un nouveau régime indemnitaire spécifique a été créé à destination des personnels affectés en REP et REP+ pour reconnaitre leur implication auprès des élèves et accroitre l’attractivité des postes de l’enseignement prioritaire. Mais certains personnels comme les assistants de service social (ASS) n’ont pas accès au niveau d’indemnisation le plus élevé. Le SNALC se mobilise pour défendre les droits de ces collègues.



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