L’IMPOSSIBLE DIMENSIONNEMENT DES FILIÈRES DE FORMATION

L’IMPOSSIBLE DIMENSIONNEMENT DES FILIÈRES DE FORMATION

L’IMPOSSIBLE DIMENSIONNEMENT DES FILIÈRES DE FORMATION






Article publié dans la QUINZAINE UNIVERSITAIRE - #1415 - AVRIL 2018



Le chômage des jeunes sert de prétexte à toutes sortes d’attaques contre le système éducatif français, qu’il s’agisse du secondaire ou du supérieur. Les employeurs incriminent l’inadéquation entre les besoins en main d’oeuvre (des emplois d’exécution aux postes d’encadrement) et les salariés effectivement disponibles sur le marché. Du fait de leurs moyens de communication puissants, ils persuadent l’opinion que la faute revient à l’Éducation qui serait trop rigide, trop hostile au monde de l’entreprise et qu’une amélioration de l’information assortie d’un dimensionnement adapté aux besoins de l’économie pourrait résoudre le problème. Ils prétendent aussi que la prospective fera miracle en la matière. C’est, à notre avis, au mieux une illusion, au pire une faute.



QUAND UN DIPLÔME VIENT D’ÊTRE RÉCEMMENT REDÉFINI PAR LES EMPLOYEURS, LE CHÔMAGE DES JEUNES PERSISTE-T-IL ? LA RÉPONSE EST MALHEUREUSEMENT OUI.

L’exemple le plus criant se situe dans le domaine des services à la personne. Chacun sait, sans besoin d’une étude prospective, que la population vieillit, nécessitant une main d’oeuvre plus nombreuse dans le service aux personnes. Le baccalauréat professionnel assistance soins services à la personne (bac pro ASSP) succède depuis peu au brevet d’études professionnelles sanitaire et social à la demande des employeurs du secteur qui ont défini des besoins spécifiques et imposé la création de deux options correspondant aux soins en maisons de retraite et aux soins à domicile. On a rallongé d’un an le cursus des élèves, majoritairement des jeunes filles, qui sortent diplômées et formées selon les critères définis par les employeurs. Que croyez-vous qu’il en résulte ? Aucune amélioration de l’insertion pour une raison simple : les structures d’hébergement collectif comme les associations de soins à domicile considèrent que ces jeunes filles sont trop jeunes pour être embauchées à leur sortie du lycée, et qu’elles manquent de maturité pour faire face à des situations parfois douloureuses et éprouvantes. En revanche, elles sont bien utiles au cours de leurs 22 semaines de stage non rémunéré entre 15 et 18 ans. De surcroît, elles disposent d’un diplôme qui devrait leur permettre de prétendre à une rémunération supérieure aux minima sociaux, surtout face à l’inflation des besoins, mais les employeurs affirment ne pas pouvoir les payer plus. Certes, certaines d’entre elles ont un bac sans grandes compétences à mettre en regard grâce au CCF, mais il ne s’agit pas de la majorité. Que peuvent faire ces jeunes filles ? Poursuivre leurs études à bac plus deux pour ne toujours pas trouver d’emploi car on ne veut qu’une main d’oeuvre de plus de 25 ans, quasi gratuite et dévouée aux personnes âgées ? La main d’oeuvre de ce secteur est, de ce fait, majoritairement constituée de femmes sans diplôme, reconverties,souvent étrangères et arrivées en France depuis peu. Pour ces personnes, le bac pro ASSP constituera un graal accessible en valorisation des acquis de l’expérience (VAE) à condition que les employeurs les y incitent et acceptent de les rémunérer en conséquence, ce dont nous doutons évidemment et comme le mouvement récent des personnels des EPHAD le confirme.




LA « PROSPECTIVE » : INUTILE ET ILLUSOIRE POUR BIEN D’AUTRES DOMAINES QUE CELUI ÉVOQUÉ CI-DESSUS

Le vieillissement de la population va naturellement de pair avec des besoins en professionnels de santé accrus. Mais, comme il fallait faire des économies dans les universités, on a drastiquement réduit l’accès à ces études, spécialement celles de médecine, durant des années avec un « numerus clausus » impitoyable (écartant du même coup de bons étudiants) et on comble désormais les manques avec des professionnels étrangers ne maîtrisant pas toujours notre langue (condition néanmoins nécessaire pour être inscrit à l’ordre des médecins par exemple). Pourtant, s’il y a un domaine où il est bien facile de faire de la prospective et d’évaluer les besoins à venir, c’est bien celui de la pyramide des âges d’une profession libérale ! A croire qu’on ne recourt à la prospective que lorsque qu’on en a pas besoin !

Dans un autre domaine, celui du numérique, on nous assomme avec les besoins actuels et à venir. Mais bien malin qui peut aujourd’hui réellement définir le besoin dans dix ans au regard de l’extrême rapidité des sauts technologiques actuels. Le même phénomène s’est produit dans les années 1970 avec des techniciens et ingénieurs qui n’ont pas trouvé d’emploi et qu’il a fallu reconvertir (y compris dans cette si décriée Éducation nationale). Décidément, dame prospective est bien myope.

Si on en croit les plus farouches adéquationnistes, nul besoin de formations littéraires et encore moins de langues anciennes qui seraient inutiles. Mais, outre la beauté de la culture et de notre culture humaniste en particulier, elles structurent la pensée et la capacité à réfléchir. C’est aussi ce qu’on enseigne dans nos universités et nos grandes écoles : un docteur en mathématiques, un diplômé d’école d’ingénieurs ou de commerce devient rarement un pur technicien, mais il apprend à décortiquer un problème et s’adapter à une situation. Cette capacité de réflexion et d’adaptation détermine son « employabilité ». Un récent mouvement dans les grandes universités américaines devrait d’ailleurs attirer leur attention sur la dite « inutilité. »


LE DIMENSIONNEMENT PAR LES BRANCHES ? MAIS QUELLES BRANCHES ?

Les partenaires sociaux répètent que les branches sont les mieux à même de définir les métiers et les besoins (concertation sociale 2012 et rapport BRUNET sur l’apprentissage 2017). Mais quelles branches ? Le secteur tertiaire est le premier employeur dans les pays développés. Pourtant, il n’existe pas de représentation structurée de ces métiers. Elle est embryonnaire pour les métiers de l’accueil et carrément absente pour le secteur administratif.

Qui aurait annoncé pendant les Trente Glorieuses que les cadres, y compris les cadres supérieurs, réaliseraient eux-mêmes l’essentiel de leurs courriers ? Comment dès lors dimensionner les formations secondaires et supérieures dans ce secteur ? On nous demande de regrouper les métiers par famille (même rapport).

Mais, l’échec du baccalauréat gestion-administration (fruit de la fusion des baccalauréats secrétariat et comptabilité) qui n’offre ni insertion directe ni poursuite d’études faute de connaissances professionnelles suffisantes en comptabilité et en français est la preuve de l’ineptie de la proposition. Et il serait plus que périlleux de considérer que la seule UIMM (Union des Industries Métallurgiques et Minières, à l’origine du bac pro 3 ans) ou le secteur du BTP puissent déterminer la politique de formation de la Nation.


L’INFORMATION UNIVERSELLE POUR OPTIMISER L’ORIENTATION ?

Les récents rapports remis à nos ministres (de l’Éducation ou du Travail) prétendent qu’une simple plateforme numérique permettant de connaître les taux d’insertion en emploi ou les prévisions d’emploi suffirait à aider les jeunes et leurs familles à choisir des formations secondaires ou supérieures les mettant à l’abri du chômage. Or, ce sont précisément l’accumulation de données mal maîtrisées comme les discours vendeurs d’officines privées promettant des miracles qui égarent les jeunes quand elles ne les laissent pas sur le carreau en cas de faillite (cas malheureusement fréquent).

Certes, toutes les jeunes filles qui veulent devenir esthéticiennes ou coiffeuses ne gagneront pas leur vie si on en forme trop. Mais, même les informations les plus probantes en la matière ne les feront pas pour autant opter pour les métiers du bâtiment ou de la métallurgie dont les conditions d’exercice sont difficiles (et pour lesquels l’emploi est largement soumis aux aléas des marchés publics de surcroît).

La cuisine fait rêver grâce aux émissions de télévision et les candidats affluent. Les lycées hôteliers - professionnels ou technologiques- débordent et pour autant les employeurs peinent à recruter, particulièrement en service : le désenchantement est rapide et la reconversion aisée pour ces jeunes qui présentent bien et ont acquis le sens de l’écoute. Le faible niveau de salaire combiné aux horaires contraignants ont tôt fait de les rebuter une fois le diplôme en poche. Et le nombre d’emplois à pourvoir n’y changera rien.




NOS VOISINS FONT MIEUX : NON !

Prétendre que tout se passe mieux chez nos voisins, c’est ignorer la réalité : ainsi le gouvernement fédéral allemand a-t-il dû mettre en place un système incitatif pour que les entreprises accueillent des jeunes en formation. Le système dual allemand ou suisse impose des délais d’attente de plusieurs années avant l’entrée en formation afin que les candidats mûrissent et tirent le meilleur profit de leur formation. Et là aussi le tertiaire rencontre des difficultés en matière de recrutement et de formation. L’herbe n’est pas toujours si verte ailleurs et le vrai coupable n’est pas toujours le système de formation.


NOTRE CONCLUSION

Le SNALC considère clairement que les remèdes miracles au chômage des jeunes qu’on prétend imposer à l’Éducation nationale et à l’Enseignement supérieur sont mensongers. Contrairement à ce qu’ils affirment eux-mêmes, les employeurs recrutent dans les faits, du CAP au doctorat, en fonction du potentiel du candidat, de sa capacité à s’adapter à de nouveaux contextes professionnels, à partir de connaissances solides acquises au cours de sa formation initiale et non pas sur une hypothétique « compétence » aussi immédiate qu’exclusive.

Dans ces conditions, une vraie réforme repose sur une orientation réaliste, doublement fondée sur la motivation mais aussi sur des attendus explicites, dans le Secondaire comme dans le Supérieur et constitue pour chaque jeune non pas un obstacle mais au contraire un facteur de réussite. Elle sera la meilleure garantie à terme d’un destin professionnel heureux reposant sur des études réussies pour les uns et d’une satisfaction de leurs besoins à court et long terme pour les autres.




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