ÉCRITURE INCLUSIVE LA GUERRE DE TROIE N’AURA PAS LIEU

ÉCRITURE INCLUSIVE LA GUERRE DE TROIE N’AURA PAS LIEU

Publié le 11-02-2018

Dernière modification le 13-07-2018

ÉCRITURE INCLUSIVE

LA GUERRE DE TROIE N’AURA PAS LIEU



Par Albert-Jean MOUGIN, vice-président du SNALC-FGAF
Article publié dans la QUINZAINE UNIVERSITAIRE - #1412 - JANVIER 2018




Un de ces dilettantes dont les années d’avant la Révolution nous ont laissé l’idéal, Quentin de Beaucenne par ailleurs officier au Royal-Bavière de son état, dans un traité moral aujourd’hui introuvable, nous a laissé cette heureuse formule : « L’homme est un terme général qui embrasse la femme »(1). Ne serait-il plus possible de l’appliquer à la langue ?


Un point, une lettre, un point, une lettre : et voilà que la France, une certaine France faillit s’embraser, ou en tout cas raviver un feu couvant. On ne dira jamais assez quelle est la puissance du signe dans nos civilisations de l’écrit, l’affaire de l’écriture inclusive en serait en soi la preuve si elle était à faire. L’émoi qui s’en suivit appelle plusieurs remarques.

Et d’abord faut-il s’en prendre à l’écriture, pour qu’« ainsi soit-elle » ? C’est en effet dans son célèbre ouvrage synonyme de 1975, que Benoîte Groult (2) ouvre au grand public le débat à peine initié sur le caractère sexiste de la langue, et la construction d’un langage non sexiste, en envisageant d’abord la féminisation des noms de métiers et de fonctions. En quarante ans, elle a presque été accomplie. L’armée elle-même, qui compte des générales et des généraux désormais, n’a battu en retraite que devant celle de maître-chien. La pratique syntaxique s’est, elle, affinée pour atteindre l’objectif d’une « écriture épicène ». Littré donne d’épicène la définition suivante : « Qui désigne indifféremment l’un ou l’autre sexe : par exemple enfant, qui sert à désigner un garçon et une fille, est un nom épicène ». Etymologiquement, cela signifie tout bonnement « commun ».

Parlons en incise de la question de l’accord de proximité, c’est-à-dire de faire l’accord de genre de l’adjectif, avec le nom le plus proche. Si l’on peut en trouver trace chez des auteurs des XVII et XVIIIème siècles, contrairement à ce que l’on a lu ici et là, il n’a aucun fondement dans le grec et le latin, auxquels on a voulu soudain faire une révérence aussi pieuse qu’inattendue. Cela fait, on retiendra cinq possibilités pratiques. D’abord, on peut accorder les noms de métiers et de fonctions au sexe de la personne qui l’occupe. Inversement, on pourra utiliser des expressions non sexuées, comme « les droits humains ». Enfin, on utilisera les deux formes grammaticales, conjointes. Pour cela, il existe deux possibilités. Soit on fait figurer les deux formes, successivement, comme « elles et ils partent en guerre », c’est le « he or she » saxon, soit on emploie à l’écrit une forme, liée par un point, un tiret, une barre oblique, une majuscule etc. comme « gouvernant.e », ce qui oblige au pluriel « professeur.e.s ». La logique implique alors la création de pronoms tels que « iels », « toustes » et « ceulles », quand. les « ils/ elles », « tous/toutes », « ceux/celles », sont jugés encore trop marqués et pas assez neutres.

On voit que l’on change en ce dernier cas de registre et qu’il s’agit de bien plus que de vouloir une utilisation respectueuse des identités sexuelles dans l’usage de la langue. Il s’agit bien d’une transformation profonde du français, de la naissance d’une novlangue. Combat féministe ou combat pour un ordre nouveau du verbe ?

Les Académiciens français s’en étaient émus, notamment Marc Fumaroli pour qui « l’enlaidissement de la page imprimée est à la hauteur de la sotte tautologie venue nier et alourdir inutilement l’évidence : les physiciennes sont nécessairement incluses dans le nombre neutre des physiciens ». Nous retiendrons qu’il s’agit de la page imprimée. Car la question de la prononciation du français ainsi converti se pose, bien évidemment. Sur un des nombreux forums virtuels que hantent nos collègues, l’une d’elle observait justement qu’une langue imprononçable, seulement écrite, est une langue morte. Elle faisait ainsi fortement écho à la déclaration de l’Académie unanime, le 26 octobre 2017, qui parlait de « menace de mort » sur la langue française. Pour elle, « la démultiplication des marques orthographiques et syntaxiques [que l’écriture inclusive] induit, aboutit à une langue désunie, disparate dans son expression, créant une confusion qui confine à l’illisibilité. […] Il est déjà difficile d’acquérir une langue, qu’en sera-t-il si l’usage y ajoute des formes secondes et altérées ? Comment les générations à venir pourront-elles grandir en intimité avec notre patrimoine écrit ? Quant aux promesses de la francophonie, elles seront anéanties si la langue française s’empêche elle-même par ce redoublement de complexité, au bénéfice d’autres langues qui en tireront profit pour prévaloir sur la planète. » L’allusion est claire. A tant vouloir élaborer un nouveau français qui traiterait des genres grammaticaux suivant les formes naturelles des langues saxonnes, c’est l’effacement de notre langue à son bénéfice que nous préparerions. Les Byzantins assiégés disputaient du sexe des anges, les Français le feraient alors de celui des mots, avec le même à propos et un pareil avenir.

Et pour quel bénéfice pour « la cause » elle-même ? Voit-on jamais que l’usage quotidien d’un idiome très peu marqué par l’usage grammatical des genres, a ajouté quoi que ce soit à la condition réelle et imaginaire de la femme nord américaine, dont l’affaire Weinstein a récemment dessiné le triste portrait en intaille ? Contre les régressions actuelles, dont on ne trouvera pas la source dans notre langue, ce n’est certes pas de mots dont on peut se satisfaire. Raphaël Enthoven aurait alors raison de ne voir dans l’épicène, « double héritage de 1984 et des Précieuses ridicules », qu’un « lifting du langage qui croit abolir les injustices du passé en effaçant leurs traces » (3), et abolir celles du présent, ajouterait-on, en changeant les mots quand on ne peut changer les choses, ainsi que le dénonçait déjà Jaurès. Le ministre de l’Éducation nationale et le Premier ministre, se sont prononcés, l’un pour exclure de l’École la langue inclusive, l’autre pour l’évacuer des textes officiels où elle tendait à s’installer. A aimer le français et notre culture, on ne peut désapprouver. La guerre de Troie n’aura pas lieu.


(1) Q. de BEAUCENNE, De la nature et de l’Homme, La Haye,1778.
(2) B. GROULT, Ainsi soit-elle. Paris, 1975.
(3) Cité par M.Lacroux, in Libération, 27 sept. 2017





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